Dès les phases décisives de l'enquête de police et de l'instruction, des professionnels conscients et bien formés ont appliqué la même loi, toute la loi. Les enfants ont été entendus ; leurs auditions enregistrées ; puis ils ont été présents à l'audience quand ils l'ont voulu ; ils ont pu s'exprimer. Leur parole a été entendue, pesée, mise en perspective avec d'autres éléments de preuve, et finalement prise en compte.
Il a été dit qui était coupable et qui était victime ; dans le même temps, les mesures de protection de l'enfance qui s'imposaient spécifiquement pour chaque enfant ont été prises et maintenues. Le président de la cour d'assises est même allé, une fois le verdict prononcé, jusqu'à leur expliquer, en les recevant à part, le sens et la portée des décisions pénales prises contre ceux qui ont été tenus pour des criminels et qui souvent étaient leurs parents. Qui sait si, grâce à ces efforts et à cette pédagogie, les propres enfants à naître de ces 45 enfants victimes n'échapperont pas eux-mêmes à de telles agressions ?
Les acteurs judiciaires et leurs collaborateurs du Maine-et-Loire doivent en être félicités. De longue date et bien avant les dérapages d'Outreau , l'affaire qui avait éclaté à Angers était apparue exceptionnelle dans sa nature et par son ampleur. Les dispositions avaient été prises, renforcées après Outreau, pour que la sérénité s'installe et demeure durant ces longues semaines. Ces efforts ont été productifs. Après l'affirmation des responsabilités pénales et les sanctions, les aspects civils (retrait total ou partiel d'autorité parentale, réparation des préjudices subis) ont été traités ou sont en voie de l'être avec le même sérieux.
Il faut aussi saluer le travail des médias. Certes échaudés par Outreau et leur propre responsabilité dans ce qui a été fréquemment qualifié de fiasco judiciaire et aussi un échec médiatique , assommés sinon tétanisés par l'énoncé des faits d'une affaire encore plus hors du commun, les médias, tous genres confondus, ont entendu pour le procès d'Angers les recommandations pour veiller au respect de l'anonymat absolu des mis en cause, et donc des enfants. La démarche observée, tout à fait exceptionnelle, pour couvrir ce procès doit être mise au crédit des journalistes et de leurs organes de presse. Force est de constater que la liberté d'informer n'en a pas subi d'atteinte et que les médias y ont gagné en sérieux. Les jeunes victimes y ont trouvé leur compte.
Désormais une autre phase peut s'ouvrir : celle de la reconstruction de ces enfants ! Pour chacun la démarche devra être personnalisée et les mobilisera des années durant, avec le soutien parfois conjugué de leurs proches et de professionnels. Là encore les services sociaux et la justice auront une responsabilité à assumer sur la durée.
En tout cas, la démonstration a été faite à Angers que notre droit sur l'audition des enfants en justice, vilipendé autour du procès d'Outreau, n'est pas en cause ; que tout se joue dans la manière de le lire et de l'appliquer. Les moyens humains et matériels nécessaires à cela psychologiques, culturels, techniques, matériels, financiers ont été réunis à Angers. Du juge d'instruction au président des assises en passant par les parquetiers, les magistrats ont été sensibles à la spécificité de leur dossier. Leurs collaborateurs (policiers, services sociaux, experts, etc.), et bien évidemment le barreau, se sont tenus au niveau exigé.
On voit avec le procès d'Angers que la question centrale posée par celui d'Outreau ne porte pas sur la crédibilité des enfants, mais bien sur la détention provisoire, l'expertise, le manque de formation de certains professionnels, le défaut d'appropriation des affaires par l'institution judiciaire, etc. Il saute aux yeux que ce ne sont pas des enfants dont il faut se méfier mais des défaillances des adultes à permettre l'expression de leur parole en justice, à s'en saisir et à l'interpréter !
Nous ne disions rien d'autre, il y a quelques mois, au lendemain d'Outreau ! Dans le même sens, le rapport de la commission Vriout instituée par le garde des Sceaux, en avançant quelque soixante propositions concrètes, démontre que l'enjeu n'était pas dans une nouvelle réforme législative, mais bien de réunir les conditions techniques et humaines pour que la loi soit appliquée. Certains blocages sont d'abord psychologiques et culturels. Il faut convaincre, rassurer, former, accompagner les professionnels dans le recueil et le traitement du témoignage des enfants victimes.
Pourquoi dans tel ressort 90 % enfants et parents refusent-ils l'enregistrement audiovisuel de la première audition de l'enfant quand, dans tel autre, ils ne sont que de 15 % ? Question d'état d'esprit. Angers doit permettre de le généraliser, à condition que, dans le même temps, une volonté politique existe en ce sens au ministère de l'Intérieur et à celui de la Justice. Saura-t-on, et surtout voudra-t-on en faire une priorité et se donner les moyens de la concrétiser ?
L'installation, au sein des juridictions, d'une cellule «justice des mineurs» pourrait certainement permettre d'analyser la qualité des réponses d'ores et déjà apportées aux enfants victimes de violences et plus largement à l'accueil judiciaire des enfants en difficulté. Cette cellule, placée sous l'égide conjointe du procureur et du président de la juridiction, pourrait associer, en tant que de besoin et au regard des exigences locales, les collaborateurs de la justice (policiers et gendarmes, services sociaux, etc.) et tous les magistrats concernés du parquet et du siège. Après tout, la protection de l'enfance vaut bien la politique judiciaire de la ville !
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