Emile Louis a décidé, vendredi, de faire appel. La veille, la Cour d'assises de l'Yonne avait condamné l'ancien chauffeur à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d'une mesure de sûreté de 18 ans. Il a été reconnu coupable des assassinats de sept jeunes femmes entre 1975 et 1979 dans la région d'Auxerre. Ce qu'il a nié tout au long du procès.
Peine maximale et appel
Condamné, la veille au soir, à la réclusion criminelle à perpétuité pour sept assassinats, Emile Louis a décidé vendredi (26 novembre) de faire appel. Une décision qui ne surprend pas : dès l'énoncé du verdict, l'accusé s'était penché vers ses avocats. "On fera appel", l'avait-on entendu leur souffler, avant que Me Thuault ne tempère devant la presse : "Nous nous donnons le temps de la réflexion".
Le verdict est tombé jeudi à 19h15, mettant un terme à quatre semaines de procès. Emile Louis a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d'une mesure de sûreté de 18 ans. Suite à cette annonce, l'accusé est resté sans expression. Il s'est levé pour parler avec ses avocats et a ensuite été emmené par les policiers. Les familles des victimes ont fondu en larmes.
Le jury a tranché après cinq heures et demie de délibération. Il devait répondre à 14 questions au total : "Emile Louis a-t-il donné volontairement la mort à chacune des sept jeunes femmes, et si oui, l'a-t-il fait avec préméditation ?". Sa réponse est donc affirmative avec une majorité d'au moins huit voix à toutes les questions. Et ce, malgré les dénégations de l'accusé qui a clamé jusqu'à la fin son innocence. "Je regrette pour les familles, mais je suis innocent", a-t-il déclaré avant d'ajouter : "C'est tout Monsieur le président". L'ancien chauffeur de car pourrait faire appel de la décision.
Prescription et manque de preuves
La plaidoirie de la défense s'est déroulée jeudi matin. Les deux lignes de défense principales : le manque de preuves et surtout la prescription des faits. Me Alain Thuault, l'un des deux avocats d'Emile Louis, a demandé à la Cour d'assises de l'Yonne de déclarer prescrits les faits pour lesquels l'ancien chauffeur de car est jugé depuis le 3 novembre. Il a ainsi soutenu la thèse de la prescription bien que la Cour de cassation l'ait déjà écartée en 2002. "On est dans un procès atypique, qui ne se déroule pas bien, qui est inéquitable. Le temps de ce procès est largement dépassé, c'est dans les années 80 qu'il aurait fallu le faire", a-t-il lancé.
L'avocat a également dénoncé le manque de charges contre son client. "Les aveux, c'est tout ce que l'accusation a à se mettre sous la dent aujourd'hui", a-t-il estimé, rappelant que l'aveu n'était pas une preuve. "Dans ce dossier, il y a peu de choses qui permettent d'expliquer comment M. Louis aurait pu tuer les sept personnes", a-t-il également estimé, rappelant que cinq des sept corps des victimes n'avaient pas été découverts.
La perpétuité requise
Devant la gravité des faits reprochés et les dénégations de l'accusé, Philippe Bilger a requis la peine maximale prévue par la loi. L'avocat général de la cour d'assises de l'Yonne avait requis, mercredi après-midi, la réclusion criminelle à perpétuité assortie d'une lourde mesure de sûreté, de 22 ans, à l'encontre d'Emile Louis - seuls 18 ans ont été appliqués car prévus à l'époque des faits - M. Bilger a expliqué qu'une "peine de sûreté de 22 ans peut apparaître comme parfaitement formelle". Mais qu'au-delà du symbolique, il voudrait, "en totale conscience, offrir cette fleur implacable, cet hommage inflexible, et la mettre sur le tombeau visible ou invisible de ces femmes" a-t-il déclaré à l'attention des familles des victimes. M. Bilger voulant offrir, par le truchement de la condamnation d'Emile Louis, une sépulture aux sept femmes assassinées.
Dans la matinée, les parties civiles ont souligné l'inaction de la justice. Un gendarme, Christian Jambert, avait remis dès 1984 un rapport détaillé incriminant Emile Louis dans les disparitions mais le procureur de l'époque, René Meyer, n'y avait pas donné suite. En 1996, le nouveau procureur, Jacques Cazals, avait encore refusé d'enquêter. De fait, lors de leur plaidoirie, les parties civiles ont fustigé mercredi l'immobilisme de la justice auxerroise en dénonçant la "faillite" des institutions qui n'ont pas "su protéger" les sept victimes attribuées à l'accusé.
Me Pierre Gonzalez, un avocat des familles des victimes, s'est exclamé : "Grâce aux magistrats, Auxerre était ville ouverte pour le prédateur. Pendant 25 ans, une génération, Emile Louis a bien vécu, il a été heureux et tranquille, alors que les familles de ses victimes étaient dans la souffrance". "Ce que je vous demande simplement, c'est de rétablir l'équilibre", a poursuivi l'avocat.
De son côté, Me Lyand-Vignet, a taxé l'ancien chauffeur de car de "vampire" : "Emile Louis est un vampire qui se nourrit de la souffrance et de la mort de l'autre. Comme les vampires, s'il avoue, s'il trouve la lumière, il meurt", a-t-elle estimée.
Un homme "intelligent" mais dépourvu d'affect
Mardi après-midi, la Cour avait entendu les experts psychiatres qui ont examiné l'accusé. Si les assassinats de sept jeunes handicapées dont il est accusé sont avérés, "on peut considérer que sa perversité est portée à un niveau tout à fait exceptionnel", a estimé le psychologue Philippe Corval qui qualifie Emile Louis d'homme "intelligent" mais dépourvu d'affect. Et son entêtement à clamer son innocence n'étonne pas M. Corval. Selon l'expert, Emile Louis s'est créé "un moi surdimensionné et surpuissant" qui le met à l'abri des attaques. Il veut pour preuve les aveux de l'accusé, qui pensait les faits prescrits. "Il se croit alors plus fort que la loi".
Le matin, de nouveaux témoins se sont succédés à la barre. Anne-Marie Ziegler, était une voisine d'Emile Louis dans les années 1980, dans un camping du Var. "Au début, je le trouvais gentil", raconte-t-elle. "Un jour, je lui demande s'il pouvait me trouver du travail. Il m'a emmenée. Il s'est arrêté dans un bois. Je suis sortie de la voiture. J'ai reçu un coup sur la tête. Je me suis retrouvée toute nue, les mains attachées dans le dos, dans le coffre de la voiture". Le témoin n'a jamais déposé plainte de peur qu'Emile Louis s'en prenne à ses enfants.
Quand le président lui demande s'il reconnait les faits, Emile Louis répond "oui", même s'il ne souvient pas avoir "attaché" sa voisine. Plusieurs victimes de l'accusé ont fait état de mains attachées et les deux disparues de l'Yonne dont les corps ont été retrouvés, avaient aussi les mains attachées. Isabelle Bosio a également été entendue. Une jeune femme également rencontrée dans le Var et qualifiée de "simplette" par le président. Elle affirme avoir été droguée par Emile Louis, qui aurait ensuite abusé d'elle. "On a fait l'amour", a rectifié l'ancien chauffeur de car.
Les divergences de la famille de l'accusé
Lundi, l'accusé a été confronté à une série de face à face avec ses quatre enfants : ses deux filles et ses deux garçons. Quatre témoignages très attendus pour ces derniers jours d'audience consacrés à l'examen de personnalité de l'accusé. Marilyne, l'ainée, à la fois victime de son père et peut être aussi de son propre silence pendant longtemps, a accablé celui qu'elle décrit comme pervers, sadique, criminel et qu'elle accuse de viol. En revanche, sa soeur Manoëlle a toujours soutenu son père. Mais elle l'a prévenu : "si jamais il a touché à Jaqueline, je le lache !" Jaqueline Weiss, était sa soeur de lait. Son squelette a été retrouvé sur les indications d'Emile Louis.
Enfin il y a les deux garçons : Fabrice et Fabien. Les deux frères ont soutenu leur père : "Je ne suis pas sûr qu'il ait tout fait. Il n'est pas le seul coupable, s'il est coupable", a souligné Fabien. L'aîné, Fabrice, se pose également "beaucoup de questions". "On ne pense pas que son père puisse être un assassin ou le complice d'un assassin", a expliqué cet éducateur sportif. "Je veux bien accepter qu'il soit pédophile, mais j'ai du mal à croire qu'il ait commis des meurtres", a-t-il ajouté. Quant à Chantal Paradis, la dernière épouse d'Emile Louis, elle a dénoncé les viols et actes de barbarie dont elle affirme avoir été victime de la part de son mari au milieu des années 1990.
Peu de preuves
L'examen des faits, achevé vendredi, a montré la faiblesse des éléments à charge. L'accusation s'appuie sur un faisceau de présomptions significatif, mais les seules preuves dont elle dispose pour l'instant sont les deux corps retrouvés sur les indications d'Emile Louis et les aveux confus mais truffés de détails véridiques de ce dernier pendant sa garde à vue en décembre 2000.
Chloé Triomphe & Jérémie Tissier
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