samedi 9 avril 2005, 11h07
Procès de pédophilie d'Angers: services sociaux et police trop lents à réagir
ANGERS (AFP) - La brigade des mineurs et les services sociaux qui suivaient les familles des 66 accusés du procès de pédophilie et d'inceste d'Angers, ont été mis en cause cette semaine par la défense pour n'avoir pas détecté plus tôt les faits.
La défense leur a reproché notamment de n'avoir pas vu "le calvaire" des enfants, alors que 21 des 23 familles en cause étaient connues par ces services. Les intervenants sociaux qui ont témoigné cette semaine ont reconnu leur difficulté à détecter les abus sexuels dont peuvent être victimes des enfants.
Le principal couple d'accusés, Franck et Patricia, soupçonnés d'avoir prostitué à leur domicile une trentaine d'enfants, était pourtant suivi par cinq intervenants sociaux - assistante sociale, PMI (protection maternelle infantile), travailleuse sociale, éducatrice, Service d'investigation, d'orientation et d'action éducative (SIOAE)-, a reconnu Carine Hamy, assistante sociale qui a suivi la famille de décembre 1999 à juillet 2001.
Selon elle, les parents "ont mis tout en oeuvre pour donner le change. Je situe le dysfonctionnement autour de la perversité des intéressés, qui ont profité des services sociaux pour les endormir et agir dans l'ombre".
Des éducateurs ou assistantes sociales intervenant auprès d'autres familles d'accusés ont fait le même constat. "On peut avoir le sentiment d'avoir été manipulé", a expliqué Hélène Oudjani, assistante sociale qui suivait Jackie et Cathie, parents de deux victimes. Elle dit avoir eu à l'époque le sentiment qu'ils "collaboraient", mais reconnaît que toutes ses visites étaient "annoncées et programmées, jamais inopinées".
"Il n'y avait pas de signes cliniques d'agressions sexuelles", a également expliqué Gérard Lefebvre, directeur de l'association angevine de parents d'enfants inadaptés (AAPEI), qui gérait l'institut médico-psychologique chargé de la petite Anne, une des victimes, déficiente mentale. Si à son arrivée au centre, la petite s'exprimait facilement, le directeur avait noté que l'enfant "refusait ensuite de parler de ce qui se passait chez elle, et se renfermait sur elle-même". "Dans des cas d'agressions sexuelles, souvent les enfants ont pu dire des choses, montrer des choses, faire des dessins, mimer des scènes intimes, jouer avec des poupées. Chez Anne jamais", a-t-il expliqué.
"Anne et sa soeur Emma étaient suivies depuis septembre 97. On avait perçu des risques de violence physique de la part des parents, la mère était suivie psychologiquement, un signalement a été fait en 1997, une mesure d'investigation et d'orientation éducative (IOE) a été prise en mars 1998 et s'est conclue en septembre par un rapport indiquant que les enfants n'étaient pas en danger. Est-il possible que des enfants puissent à ce point dissimuler la réalité, s'il y avait vraiment des abus sexuels?", a demandé Me Elisabeth Gohier, avocate du père des fillettes. "J'ai la même incompréhension que vous", a avoué franchement M. Lefebvre.
Le père d'une autre enfant, Lucie, s'opposait à tout contact direct des services sociaux avec la petite. "Il y avait peu-être quelque chose à voir, mais on ne savait pas quoi", a expliqué l'ancien responsable du SIOAE.
"Très souvent, les enfants ne font pas de révélations à quelqu'un qu'ils ne connaissent pas très bien. La plupart du temps, ils les font auprès de gens qui vivent au quotidien auprès d'eux, et souvent après plusieurs mois, quand ils se sentent en sécurité", a-t-il expliqué.
Les victimes du procès n'ont en effet révélé les faits qu'après les aveux des adultes, et souvent lorsqu'ils ont été placés dans des familles d'accueil ou des foyers.
Les enquêteurs de la brigade des mineurs d'Angers se sont également retrouvés sur la sellette. "Pourquoi n'avoir pas interpellé Eric", lorsqu'en juillet 2001 Franck affirme qu'Eric a abusé de sa fille Marine, a demandé Me Pascal Rouiller, avocat de Franck. Depuis les accusations d'une adolescente de 16 ans en novembre 2000, des soupçons de récidive pesaient sur ce pédophile notoire, finalement arrêté en février 2002.
"Nous n'avions pas assez d'éléments à l'époque. L'examen gynécologique ne révèlait rien, Marine ne parlait pas, les accusations venait d'un homme lui-même poursuivi pour maltraitance sur sa fille, et d'une jeune fille qui évoquait une affaire ancienne. Il fallait des preuves", a expliqué Fabienne Lopéo, responsable de la brigade à l'époque.
De plus, la brigade, qui ne comptait alors que 4 officiers, était surchargée, chacun s'occupant d'une trentaine de dossiers, a-t-elle souligné.
"Cette affaire m'a laissé des séquelles", a avoué la gardienne de la paix Catherine Mercier, qui a depuis changé de service. "On s'est beaucoup donné pour sauver le plus d'enfants possible, on a essayé d'être le plus rapide", a-t-elle déclaré, en larmes.
L'examen de l'environnement social des accusés doit se poursuivre lundi, avec notamment le témoignage de Christophe Béchu, président du conseil général du Maine-et-Loire (UMP), administrateur ad hoc de 43 des 45 victimes.
Le procès, qui s'est ouvert le 3 mars, doit s'achever à la mi-juillet.
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