Linceste ne se limite pas au viol génital. Certaines situations ambiguës sont tout aussi destructrices. La victime ne peut mettre de mots sur sa souffrance.
"Cest vrai que mon père sarrangeait toujours pour entrer dans la salle de bains quand je my trouvais
Cest vrai que je ne supportais pas la façon dont il regardait mes seins
Mais quand même, il ne faut pas exagérer, il ne ma jamais violée ! "
Les déclarations de ce genre, les psychanalystes les connaissent bien, les médecins généralistes et les gynécologues aussi.
Et tous savent à quel point il est important quils réagissent à lénoncé de tels propos. Car le " soignant " qui, face à ce " il ne ma pas violée ", se tairait, se trouverait, quoiquil en veuille, en position dapporter sa caution à une idée redoutable : celle selon laquelle linceste ne commencerait quau viol génital. Une idée à laquelle bien des " patientes " saccrochent, parce quelle leur permet dexorciser leur angoisse : " Mais non, mon père nétait pas incestueux. " Mais qui les laisse sans repères pour décrypter leur souffrance.
Ces femmes sont dailleurs dautant plus attachées à leurs convictions que celles-ci font lobjet dun certain consensus. En effet, malgré tout ce qui peut se dire et sécrire sur le sujet, le public a encore majoritairement comme représentation de linceste celle de relations sexuelles entre un père et sa fille.
Dans la réalité, les choses sont autrement plus complexes. Car si linceste ne commence pas au viol génital, il ne se limite pas non plus aux relations père-fille.
Les pères ne sont pas les seuls " abuseurs ". Le sont également des mères, des oncles, des grands-pères, des beaux-pères, des amis intimes de la famille.
On oublie aussi trop souvent linceste entre frère et sur, qui fait beaucoup plus de ravages quon ne le croit.
Linceste nest pas forcément hétérosexuel : il peut être également homosexuel (mère-fille, père-fils).
Il ne touche pas seulement les enfants " grands ", mais aussi les " petits " les enfants de moins de 5 ans , et parfois même les bébés.
Les actes incestueux sont, eux aussi, multiples. Si lon peut, en effet, violer le sexe ou lanus dun enfant, on peut également utiliser sa bouche, sa main, sa peau en se masturbant sur elle, par exemple , son regard en sexhibant devant lui ou en le faisant assister à des scènes sexuelles, ses oreilles en faisant en sorte quil entende les bruits de la chambre parentale, son corps entier, ses émotions et sa sexualité en faisant de lui le " partenaire " de jeux sexuels dadultes.
Tous ces actes qui nimpliquent pas le viol génital sont pratiqués dautant plus fréquemment par les parents incestueux que, sils laissent dans le psychisme de lenfant et dans sa sensibilité corporelle des traces indélébiles, ils laissent en revanche son corps indemne de toute " marque " pouvant servir de preuve en justice.
Les climats incestueux
Mais linceste ne se limite pas non plus à cette longue liste dactes, car, à côté de linceste que lon peut dire " avéré ", il existe tout ce que lon a coutume de regrouper sous le terme de " climat incestueux ". Cest-à-dire toute une série de comportements gestes, attitudes, regards, etc. qui provoquent chez lenfant ou ladolescent malaise et angoisse sans quil puisse vraiment situer les causes de son mal-être.
De ces " climats incestueux ", on pense souvent quils sont " moins graves ". Cest une erreur : ils sont, en fait, extrêmement destructeurs. Leur caractère flou et imprécis les rend " sans limites ", sans contours définis. Lenfant, et plus tard ladulte, ne peut donc pas dire : " On ma fait ça " et se reconnaître, avec un sentiment de légitimité, victime. Dautant que, sil interpelle ladulte, celui-ci peut toujours nier : " Mais enfin tu rêves ! Quest-ce que tu vas chercher ? ", ou même lui " retourner le compliment " : " Tu as vraiment lesprit mal placé ! "
De ce fait, ces " climats incestueux " se présentent toujours, en analyse, comme des pièges parfaitement verrouillés. Comment les ouvrir ? En comprenant quun certain nombre de critères permettent de définir ces situations.
Une érotisation de la relation
Le premier de ces critères est celui de lérotisation de la relation parents-enfants : les sentiments qui les unissent ne sont pas chastes. Ils sont fortement teintés de sexualité. Et ce, sans que les uns et les autres en soient forcément conscients.
Cela peut être le fait de parents qui répètent, ainsi, une enfance dans laquelle linterdit de linceste na pas été clairement posé. Ils savent consciemment que leur enfant ne peut être pour eux un objet sexuel mais, inconsciemment, ils lignorent ou le refusent. Cela donne, par exemple, des pères dont lattitude face à leur fille est ambiguë. Le désir nest pas totalement absent des regards quils portent sur elle. Les baisers ont tendance à glisser de la joue à la bouche, les mains à sattarder, etc.
Mais cela donne aussi bien des mères qui jouent les coquettes avec leur fils adolescent, essayant leurs robes devant lui et cherchant manifestement à provoquer chez lui une " admiration " qui les " narcissise ", quelles ne trouvent pas ou ne cherchent pas ailleurs.
De la même façon, on reste parfois dubitatif devant le récit de certaines " bagarres " entre pères et fils. Dans des familles où ce corps à corps quotidien et sans mots " Ils se roulent tout le temps par terre tous les deux, ils adorent ça ! " dit la mère nest manifestement pas un jeu occasionnel, mais le seul mode de relations que pratiquent les deux protagonistes. On reste dubitatif, car on est fondé à se demander quels émois peut-être éprouvés jadis à ladolescence le père recherche, inconsciemment, dans ces joutes qui sont, de toute façon, toujours érotiques pour un enfant. Tous les patients adultes qui racontent ce genre de souvenirs en témoignent.
Les " climats incestueux " se définissent également par une série de " non-séparations ". Pour que linterdit de linceste soit effectif, il faut, en effet, que le but de léducation donnée aux enfants soit leur sortie de la famille : " Quand tu seras grand, tu ne vivras plus avec nous. Tu auras une femme (ou un mari), une maison, un travail, etc. "
La mise en place de ce projet peut rencontrer des obstacles, car quitter sa famille passer du " dedans " au " dehors " implique quelle soit " quittable ", cest-à-dire que le " dehors " nait pas été présenté comme si terrifiant quil soit impossible de laffronter, et que lon nait pas, en le rejoignant, limpression que lon détruit le " dedans " : les parents. De ce point de vue, ceux dentre eux qui utilisent leurs enfants pour compenser les manques de leur vie rendent lopération particulièrement difficile.
De la non-séparation des corps
Mais pour effectuer le passage, il faut aussi que la façon dont il sest structuré dans la famille donne à lenfant la disposition de lui-même. Cest-à-dire lui permette de se sentir " un ", séparé des autres, " individualisé ", conscient de ses limites aussi bien corporelles que psychiques " Je pense cela, je veux cela " , reconnu et respecté comme tel par ses proches.
Un tel statut nest pas possible dans toutes les familles. Certaines, en effet, ne fonctionnent pas comme un groupe dindividus séparés, vivant ensemble et ayant plaisir à le faire , mais comme un magma compact où tout colle avec tout, où chacun nest pas " lui ", mais un morceau indéfini de lensemble. Dans ces familles, les " non-séparations " sont repérables à plusieurs niveaux :
- au niveau des corps : comme dans cette famille de quatre personnes où il ny avait dans la salle de bains que deux serviettes, dont lutilisation était précisément réglementée. Lune devait servir pour le " haut " le haut du corps de tout le monde (parents et enfants). Lautre pour le " bas " le bas du corps également de tout le monde. Dans cette famille où ni le manque de moyens ni le manque dhygiène ne pouvaient expliquer cette particularité , le collage des corps entre eux et la promiscuité des sexes étaient organisés
par serviettes interposées.
- au niveau des intimités : cest le cas des familles où lon ne ferme ni la porte des WC ni celle de la salle de bains. Tout peut être vu en permanence par tout le monde. Les sensations corporelles et la construction du sentiment de soi sont parasitées par cette intrusion permanente du regard. Dautant plus ravageante pour lenfant quil la ressent toujours comme leffet dun désir de ces parents : " Sils ne ferment pas les portes, cest quils ont du plaisir à me regarder et à ce que je les regarde. "
- au niveau des têtes : lorsque les parents sacharnent à vouloir tout savoir de leur enfant. Ils ne lui autorisent aucune " vie privée " : ils épient ses conversations, ouvrent son courrier, etc. Lenfant se trouve dautant plus " possédé " dans tous les sens du mot par eux que, dans ce système, ne pas " tout dire " est assimilé à un mensonge.
Enfin, la non-séparation des sexualités peut se faire par les mots, ladulte faisant de lenfant le confident de ses aventures, par exemple. Mais aussi par des actes quand lenfant est (situation déjà évoquée) témoin par les yeux ou les oreilles de la sexualité de ses parents. Et la situation est pour lui ravageante. Dabord parce quil finit toujours par guetter ce qui se passe et sen sent coupable. Et surtout parce que, utilisant ce quil voit ou entend pour sa propre sexualité cest souvent une source dexcitation avec laquelle il se masturbe , il devient, à distance, le partenaire sexuel de ses parents.
à la non-différenciation des sexes
A côté de ces " non-séparations ", on trouve également, à lorigine des climats incestueux, une série de " non-différenciations " symboliques. Celles-ci peuvent concerner :
les générations, le passage de lune à lautre nétant pas clairement situé. Lenfant voit, par exemple, sa grand-mère paternelle rivaliser avec sa mère à propos de son éducation ou de la décoration de la maison ; ou le père drague les petites amies de son fils, etc.
la place de chacun. Lenfant dort avec lun de ses parents pendant que lautre est relégué sur le canapé, il participe à toutes les conversations dadultes et, parfois même, régente la maison, etc.
les sexes : ladolescent utilise sa mère qui laccepte comme confidente, " conseillère ", voire complice, de ses aventures sentimentales. La fille va acheter ses soutiens-gorge avec son père, sur ordre de maman
trop occupée pour laccompagner, etc.
Linceste sous la forme, en tout cas, du " climat incestueux " nest donc pas le seul apanage de quelques monstres égarés. Des centaines dhommes et de femmes témoignent tous les jours, en analyse, de la façon dont il est venu arrêter le cours de leur existence. Car linceste agit sur la vie de la même façon que le froid sur le sang : il la bloque, il la fige.
Pourquoi, néanmoins, le dit-on et, surtout, le sait-on si peu ? Parce que reconnaître cette douloureuse vérité impliquerait que lon admette trois idées :
la " répétition " existe.
la sexualité infantile existe.
il nest facile, pour aucun parent, de renoncer à la " possession " de son enfant.
Si lon acceptait ces trois idées dérangeantes mais salutaires, ces trois idées héritées de lenseignement de la psychanalyse, on serait sans doute plus à même de donner des repères aux parents et de protéger les enfants. Plus à même de mettre des limites au malheur.
LORSQUE LENFANT PROVOQUE
Lenfant cherche toujours inconsciemment et Freud le souligne à érotiser sa relation aux adultes. Certains, par exemple, refusent de se laver seul, alors quils savent le faire, parce que laide de maman sous la douche à valeur de caresse. Dautres multiplient les " câlins " au-delà du raisonnable en faisant, au besoin, croire à leurs mères culpabilisées quils souffrent dun manque daffection. Et, bien sûr, jouent gagnants si la mère en a souffert elle-même dans son enfance, etc.
Cette érotisation de la relation na rien de pathologique : lenfant a envie dêtre " tout " pour ladulte et de tirer de lui, comme de tout ce qui lentoure, le plus de plaisir possible. Cela fait partie de son développement normal et il ne peut, seul, se mettre des limites. Cest aux adultes de le faire. Sils ne le font pas, lenfant devient maître du jeu et trouve tous les moyens pour parvenir à ses fins.
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