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Jeudi 9 février 2006
Il est 16h45, le juge, très pâle, s'explique Devant la commission d'enquête parlementaire, ému, Fabrice Burgaud a tenté d'expliquer son instruction, sans jamais convaincre. Voir le juge Fabrice Burgaud. Regarder la tête qu'il fait. L'entendre. Tout près, en vrai. Encore une fois, une dernière fois. C'est tout. Thierry Dausque a fait trente-huit mois de prison dans l'affaire d'Outreau avant d'être acquitté en appel à Paris. Il est venu de Boulogne-sur-Mer pour s'asseoir hier dans la salle de la commission parlementaire. Pierre Martel, chauffeur de taxi, a été arrêté en novembre 2001 dans ce qu'on appelait alors la rafle des notables : "J'ai besoin de l'avoir en face. C'est le juge Burgaud qui a ouvert ce livre, c'est par lui que je veux le refermer. Après, l'affaire sera finie pour moi. On a chacun nos raisons d'être là." Huit des treize acquittés d'Outreau ont choisi d'assister au débat, comme les députés les y avaient autorisés. Devant leurs téléviseurs, se sont installés des millions de téléspectateurs. Les auditions publiques de l'affaire d'Outreau ont explosé l'audimat. Et depuis un mois il n'en est pas une où le nom du juge Burgaud n'ait été mentionné. Le voir donc, lui, enfin. "C'est un enfant !" Le juge est dans la salle depuis longtemps déjà quand les députés entrent. Un des élus s'exclame, interloqué. "Mais c'est un enfant !" Le juge tremble. On doit l'apaiser. Dans le hall, un fonctionnaire de l'Assemblée propose une visite au groupe de journalistes qui doivent suivre l'audience depuis une salle vidéo. Aucune question n'est autorisée, on aura juste le droit de le regarder. Il est là, Burgaud, en costume gris, assis entre ses deux avocats, maîtres Maisonneuve et Dupeux. Les journalistes se pressent devant lui, le plus près possible. Il ne bouge pas. Il est très pâle. Séance photos. En désordre, une centaine de reporters d'images se bousculent, brutaux et silencieux, pour gagner le meilleur angle sur leur concurrent. Le juge s'efforce de ne pas baisser la tête. Il lutte un peu pour regarder droit devant. Y arrive parfois. Les photographes se rapprochent. On les chasse. Ils reculent un peu, reviennent. "Merci de quitter la pièce, messieurs les photographes." Il faut prendre au col les derniers d'entre eux pour qu'ils s'en aillent. Le président André Vallini (PS, Isère) ouvre la séance. "Monsieur Burgaud, merci d'avoir répondu à notre convocation. Vous avez vous-même...", il s'arrête pour appuyer sur ces deux mots, "... demandé à ce que cette audition soit publique. Nous vous écoutons. Nous viendrons ensuite aux questions." Le juge parle. "Vous imaginez l'émotion qui est la mienne, d'abord parce que je me trouve en présence de ceux qui ont été acquittés..." Il parle avec lenteur, laborieusement, un texte posé devant lui qu'il consulte de temps en temps. Il bute sur certains mots, en étire d'autres indéfiniment. La scène est pénible. L'huissier Alain Marécaux, trois tentatives de suicide dont une après son acquittement à Paris, pense tout de suite que le juge a dû prendre des médicaments. Un autre des innocentés se dit qu'il a suivi des "cours de maintien parce que, quand on le voyait, c'était pas le même. Il était sûr de lui, un monsieur". Un député murmure à son voisin : "On ne va jamais arriver au bout. Il va tomber. Ou alors il va sortir à une suspension et se tirer une balle dans la tête." Burgaud raconte le tribunal de Boulogne-sur-Mer, ou le portrait d'une justice rendue par des novices. En septembre 2000, quand il y est nommé, ils sont trois juges d'instruction. Lui et une collègue sortent tout juste de l'Ecole de la magistrature. Le dernier déjà en place est gratifié du titre de "doyen". Il a un an d'expérience. "J'ai été saisi de l'affaire dans le cadre de mes permanences, le 22 février 2001. Les déclarations étaient horribles." La perquisition saisit 300 cassettes et 12 godemichés, "c'est-à-dire beaucoup plus que dans les dossiers qu'on a l'habitude de traiter". Kyste et tatouage. Burgaud essaie de faire visionner les unes et analyser les autres. Cela s'avère long, infiniment difficile. Aucun service ne veut s'engager : trop de travail. Tout de suite pourtant, le dossier s'oriente vers l'hypothèse d'un réseau. Le procureur de Boulogne a ouvert l'information pour "proxénétisme et viols". A partir de là, avec l'affaire Dutroux en toile de fond dans la Belgique toute proche, c'est parti. Le juge dévide son dossier. Il y a quelque chose d'effrayant à l'entendre égrener ce qu'il considère comme des "éléments graves" et que deux cours d'assises ont repoussé : la coiffure de l'un, le tatouage de l'autre, le kyste d'un troisième, des photos pointées par des enfants de 8 ans qui se sont rétractés depuis. "Est-ce que j'ai commis des erreurs ? Qui n'en commet pas ? Personne ne m'a dit que je faisais fausse route. Je ne souhaite pas éluder ma responsabilité. Je me sens totalement responsable de l'instruction que j'ai menée." A la fin de sa déclaration, il a parlé presque une heure, le juge est pressé de questions par les membres de la commission. Des questions qui se feront au fil des heures de plus en plus précises, inquisitrices. Philippe Houillon (UMP, Val-d'Oise), rapporteur de la commission, lit le procès-verbal de policiers belges expliquant que le volet de l'enquête sur un réseau international "se trouve dans une impasse", que "les enfants racontent n'importe quoi", que "la mère donne une réponse positive à tout, si bien qu'on ne peut plus tenir compte de ses déclarations". Ne fallait-il pas dès lors reconsidérer le dossier ? Burgaud : "Pour moi, il y avait des investigations qui devaient être faites." Le président Vallini évoque le témoignage de Karine Duchochois, acquittée à Saint-Omer. Elle avait évoqué "une conversation musclée dans le couloir du palais de justice", où Fabrice Burgaud aurait tenté de convaincre le juge des libertés de la mettre en détention. "Je ne me souviens pas", dit-il. Karine Duchochois vient de reprendre son sac à main à la volée. Elle quitte la salle : "ça suffit. Il n'y a rien à en tirer." "Menteur." Un député demande comment Myriam Badaoui a pu citer le nom de Daniel Legrand, alors qu'elle ne connaissait pas l'homme. "C'est vous qui le lui avez donné ?" Burgaud reprend une voix plus assurée. "Je n'ai pas d'explication à tout. Ce n'est pas moi qui le lui ai soufflé." Daniel Legrand le regarde. "Menteur. Il faut qu'il arrête. C'est lui." Thierry Dausque, resté sans avocat durant seize mois, a été confronté, seul, le 7 janvier 2002, à ses accusateurs. "Pourquoi, demande Philippe Houillon, avoir refusé une seconde confrontation avec son avocat ?" Fabrice Burgaud, de sa voix hachée : "Monsieur Dausque avait déjà répondu aux questions, il ne m'apparaissait pas euh... que... Aujourd'hui... euh. Oui, je pense que j'aurais dû annuler l'acte (la première confrontation, ndlr) euh..." Houillon insiste, Burgaud poursuit : "Cette nouvelle demande... sans nouveaux éléments... Il avait eu un premier avocat... qui n'était pas venu... Je suis pas comptable, hein !" Zoophiles. On passe à Pierre Martel, censé participer à des ébats zoophiles avec les gamins en Belgique, un jour où il jouait au golf. "Les vérifications ont eu lieu, mais pas immédiatement, les enquêteurs ne pouvaient pas..." Enfin, a-t-il eu des doutes devant ces gens qui criaient leur innocence, devant ces 360 demandes de mise en liberté ? "Si nous n'avions eu aucun doute, il y aurait eu 50 personnes impliquées..." Interrompue vers 20 heures et de nouveau juste avant 23 heures, son audition s'est achevée peu avant minuit. Aujourd'hui, ce sera le tour de Gérald Lesigne, le procureur de Boulogne. Magistrat expérimenté, a-t-il influencé le jeune Burgaud avec qui il discutait souvent du dossier ? Pourquoi n'a-t-il pas fait citer à Saint-Omer les policiers du SRPJ de Lille qui faisaient état de leurs doutes ? "J'en ai été le premier surpris, dit Burgaud, c'est en effet exceptionnel." Il est 23 h 56, Fabrice Burgaud sort de l'Assemblée, refuse toute escorte policière, renvoie ses deux avocats. Il ne veut personne. Il entre seul dans le métro.
par LIBERATION - par Florence AUBENAS et Dominique SIMONNOT publié dans : PROCES D'OUTREAU
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Jeudi 9 février 2006
Il est là, pâle, les lèvres pincées, le regard fixe, le " juge Burgaud ". Ses traits enfantins ont fait la une des journaux, mais on imaginait avec peine l'homme, tant le nom, comme un slogan, avait fini par symboliser " le fiasco judiciaire d'Outreau ". Quand il ouvre la bouche, les mots ont du mal à sortir. Voilà Fabrice Burgaud, trente-quatre ans, juge d'instruction, tel qu'il s'est présenté hier devant la commission d'enquête parlementaire chargée de faire la lumière sur les dysfonctionnements de la justice dans cette affaire hors normes. Son audition était retransmise par sept chaînes de télévision. La tension était palpable. " L'attente est forte, à nous de ne pas décevoir nos concitoyens ", a expliqué d'emblée André Vallini, le président de la commission d'enquête, en rappelant toutefois que " la commission n'est pas une instance juridictionnelle ". Au cours d'une audition qui aura duré plus de six heures, Fabrice Burgaud, entouré de ses deux avocats, Patrick Maisonneuve et Jean-Yves Dupeux, a cherché péniblement à défendre son travail. Treize des dix-sept accusés de l'affaire d'Outreau ont été acquittés à l'issue de deux procès, à Saint-Omer en 2004 et à Paris en 2005. Un quatorzième mis en examen, qui se disait innocent, est mort en prison en juin 2002 d'une surdose de médicaments. " Vous vous imaginez l'émotion qui est la mienne. Je me trouve en présence des personnes qui ont été acquittées par les cours d'assises, aujourd'hui je peux sentir leurs souffrances, me représenter ce qu'elles ont vécu ", a commencé Fabrice Burgaud. " Aucun parti pris " Il dit se sentir " responsable " mais refuse encore une fois de s'excuser : " J'estime avoir fait honnêtement mon travail, sans aucun parti pris. " Et pour bien le faire comprendre, il raconte les enfants, violés, martyrisés, avec des détails parfois très crus. Il insiste sur leurs traumatismes multiples, désireux de souligner que les premières " victimes " d'Outreau, ce sont eux. " Quiconque a eu à connaître de ce dossier se souviendra de ces enfants et de leurs souffrances ", a-t-il plaidé d'une voix mal assurée. Une façon aussi de justifier ses choix contestés en matière de détention provisoire : " C'était une mesure pour protéger les enfants. " Après son discours, le jeune juge se perddans des explications confuses. Plusieurs fois, il répète " c'était horrible ", " j'ai fait vérifier ", " il existait des indices graves et concordants ", " des doutes on en a eu pratiquement dès le départ ", " je me suis interrogé sur ce que disaient les enfants ". Au bout d'une heure les questions des 30 députés fusent. Et même si le rapporteur Philippe Houillon prend garde de rappeler " qu'il est sans doute facile, cinq ou six ans après, de refaire l'histoire et de sous-estimer les réactions d'horreur ", il presse Fabrice Burgaud de questions. Le juge peine à répondre, bafouille comme s'il se savait pris en faute. Les députés s'impatientent : " N'avez-vous pas l'impression d'avoir orienté les déclarations des mis en examen ? ", insiste Philippe Houillon. " J'essayais de comprendre ", plaide faiblement Fabrice Burgaud. " Ma vie a été mise entre les mains d'un gamin, voilà ", a réagi Alain Marécaux, l'un des acquittés d'Outreau, à l'issue de l'audition. " J'étais seul " Hier, le juge Burgaud est apparu fragile, loin de l'image de monstre froid, simple " technicien du droit " qu'il avait jusque-là donnée de lui-même. " J'étais seul, personne ne m'a dit que je faisais fausse route, ni le procureur général ni la chambre de l'instruction ", a-t-il admis, en regrettant finalement " ne pas avoir bénéficié de l'expérience d'un juge plus expérimenté ". Après cette déposition, il sera plus difficile de faire du seul juge Burgaud une victime expiatoire des dysfonctionnements de la justice. Le problème posé est désormais clairement celui d'une vraie réforme de l'institution.
par LES ECHOS - VALÉRIE DE SENNEVILLE publié dans : PROCES D'OUTREAU
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