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LES TOURNANTES

Jeudi 14 avril 2005

 Un long calvaire et le deni des violeurs
Procès, après un hiver de «tournantes» à Argenteuil.

Violée, séquestrée, frappée, obligée de «sucer» des garçons du quartier de la Dalle à Argenteuil et de subir des sodomies, Leïla (1) n'avait que 15 ans à l'époque de ces «tournantes» orchestrées par une «meuf» de la cité. La victime, qui a maintenant 18 ans, a affronté hier ses vingt agresseurs à la cour d'assises des mineurs du Val-d'Oise dans le secret d'un procès à huis clos qui dure deux semaines.

Après quatre séries d'agressions sexuelles entre la mi-décembre 1998 et la fin janvier 1999, Leïla a fini par tout dénoncer et fuir la France. Elle revient, protégée de ceux qui l'ont salie par des hommes en uniforme. Son avocat, Pierre-Olivier Sur, souligne le «paradoxe de la loi du 15 juin 2000». Ce texte «permet aux accusés de comparaître libres, de ne plus se constituer prisonniers la veille de l'audience». Mais «pour éviter que tout le monde se retrouve sur le trottoir devant le tribunal, c'est ma petite victime qui doit arriver une heure à l'avance sous escorte policière et se retrouver dans la souricière». Le passage d'habitude réservé aux accusés qui viennent de la prison.

Face à Leïla, dix-huit garçons jugés pour «viols en réunion» et deux filles pour «complicité», tous dans la dénégation. Au début du procès, Me Jean Chevais a demandé à se constituer partie civile pour l'association l'Enfant bleu, au grand dam de l'avocat de la défense. Me Sur a fustigé l'attitude de son confrère, cet «ouvrier de la dernière heure» qui n'a même pas sollicité l'accord de la victime : «Il n'a jamais rien fait, ni à titre procédural, ni au plan psychologique.»

Sous la baguette du président Jean-Michel Hayat, la cour de Pontoise a écouté la lecture éprouvante des 58 pages de l'arrêt de renvoi des vingt accusés ­ dont treize mineurs à l'époque ­ devant le tribunal pour enfants.

Ecole.
Le 14 décembre 1998, Leïla, 15 ans, qui habite alors à Montrouge (Hauts-de-Seine), a été attirée à Argenteuil par une copine pour y «récupérer sa doudoune» piquée par trois filles, les soeurs Z. et Fathia. Sur la Dalle, elle tombe dans le piège. Des garçons la séparent de force de l'amie et la conduisent dans une cave. Ils la touchent puis l'entraînent sur le dernier palier d'un immeuble, l'obligent à les «sucer». Ils continuent dans une école primaire puis la bouclent chez un «vieux».

Le lendemain, ils recommencent dans une cave, une cabane, une cage d'escalier puis une école maternelle. Là, ils sont plus violents : ils la frappent au visage, déchirent son cache-coeur et son pantalon, la sodomisent à trois reprises. Le troisième jour, ils la séquestrent encore et la traînent au tribunal pour enfants de Pontoise. Quatre garçons du groupe, plus les soeurs Z. et Fathia, y sont jugés pour une précédente agression sexuelle avec arme sur mineure. Les prévenus enferment la jeune Leïla dans les toilettes du palais de justice, l'un d'eux exige une fellation et «tape sur sa tête avec la balayette des WC». Même traitement au retour dans les toilettes du train pour Argenteuil. Le soir, Leïla finit par rentrer chez elle à Montrouge, mais «n'ose pas parler» à sa mère qui a signalé sa disparition à la police. Leïla invoque une fugue.

Même escalier.
Quelques jours plus tard, en décembre, Zora, l'aînée des soeurs Z., essaie de l'attirer à nouveau, sous le même prétexte de lui redonner son blouson, mais son entreprise tourne court grâce à l'intervention d'un grand frère. A la mi-janvier, à Paris, Leïla tombe encore sur Zora et sur des types de la Dalle qui l'embarquent pour Argenteuil, la conduisent dans la même cage d'escalier que la toute première fois.

Deux groupes se succèdent pour les fellations. Une troisième équipe la sodomise dans une cave, puis la maltraite encore dans un squat. A la fin du mois, Leïla passe la journée à Paris avec Fathia et le frère de celle-ci. Un peu paumée, et solitaire, elle accepte de les accompagner à Argenteuil, toujours pour «récupérer sa doudoune», et tombe sur un agresseur qui exige une fellation, sous peine d'appeler «la cité» en cas de refus. Leïla est emmenée au foyer de jeunes travailleurs, et là aussi violée. Un garçon l'a menacée avec un couteau et a tailladé sa doudoune.

Pendant les six semaines de viols répétés, Leïla s'est tue. A cause «des menaces de représailles de ses agresseurs si elle allait à la police», selon l'acte d'accusation, qui parle de coups de fil, menaces de mort, visites à Montrouge, et de «pression psychologique et véritable harcèlement». Cela n'a pas cessé après sa plainte, le 8 mars 1999. Lors d'une présentation derrière une vitre sans tain, un violeur a mimé pour sa victime une fessée et une gorge tranchée.

A l'issue de l'instruction, les deux filles, Zora Z. et Fathia, apparaissent comme des «intermédiaires actives», des rabatteuses qui «ramènent une salope» pour les garçons, et proposent «ses services» : «J'ai une copine de disponible prête à te sucer» ­ peut-être contre de l'argent ou du shit. Selon un suspect, Zora a voulu lui «faire un petit prix» : «Elle ramène des filles dans la cité, elle les fait travailler je crois... Elle fait jamais rien de gratuit.»

«Aucun respect».
Tout au long de l'enquête, et hier, au premier jour de leur procès, les accusés n'ont cessé de dénigrer la victime. Ils la traitent de «fille facile, nymphomane», de «pute», de «salope», de «chienne», de «suceuse» «à la chaîne» et la présentent comme «consentante». En même temps, ils admettent qu'ils ont «insisté gentiment», lui «ont pris la tête parce qu'elle avait pas trop envie de faire une fellation», lui ont donné «des claques sur les fesses». Ils disent aussi : «Elle a rien dit, elle a pas dit oui, elle l'a fait, c'est tout.» Ils se retranchent derrière les autres : «Tout le monde voulait se vider les couilles, alors les mecs se disaient : "Pourquoi pas moi ?"» Alors, Leïla s'exécutait : «Elle a fait sa tournée, c'est-à-dire qu'elle a sucé la dizaine de mecs qui étaient là.» Un violeur admet juste : «Il n'y avait aucun respect entre nous. Je l'ai perçue comme un objet sexuel.»

Me Sur voit dans ce procès «une société parallèle constituée sur la Dalle d'Argenteuil avec des repères presque tribaux, des adolescents en marge complète qui ont pris une sorte de totem sexuel». Pour Eric Plouvier, l'avocat d'un des principaux accusés, «ce sont tous des gamins en extrême difficulté, père mort ou inconnu, mais qui ont respecté la volonté de la victime de ne pas être déflorée» : Leïla, qui n'a pas subi de «pénétration vaginale», témoignera demain, face aux garçons. Elle devra affronter leur singulier «respect de sa virginité».
(1) Tous les prénoms ont été modifiés.
Libération, Par Patricia TOURANCHEAU, mardi 17 septembre 2002, p. 15

Par Patricia TOURANCHEAU - Libération
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Jeudi 14 avril 2005

Jusqu'à douze ans de réclusion pour les ados violeurs

LES JURÉS de la cour d'assises du Val-d'Oise ont condamné hier soir à des peines allant de six mois fermes à douze ans de réclusion criminelle dix-neuf des vingt accusés poursuivis pour des viols collectifs et complicité sur une jeune fille de 15 ans en 1998 et 1999 à Argenteuil. Seul l'un des accusés, qui avait toujours nié sa participation aux faits, a été acquitté.

Les familles des accusés indignées

Après plus de sept heures de délibéré, le président Hayat a rendu son verdict peu avant 22 h 30 dans une salle bondée et quadrillée par les forces de l'ordre. Il a résumé les réponses faites par les jurés aux cent cinq questions qui leur étaient soumises. L'une des deux jeunes filles poursuivie pour « complicité » a écouté la sentence la tête posée sur l'épaule d'un gardien de la paix chargé de la surveiller. Condamnée à six mois de prison ferme et trente mois avec sursis et mise à l'épreuve, elle est la seule à avoir quitté le palais de justice libre. L'autre accusé acquitté, qui comparaissait détenu, devrait être libéré demain. La victime, toujours sous protection policière, était aussi dans la salle.

A l'énoncé des peines, le côté gauche de la salle, où s'étaient installées les familles des accusés, plombé jusqu'alors par le silence, a soudainement explosé. Cris, insultes, rage, le président a immédiatement demandé aux forces de l'ordre de faire évacuer les lieux pour éviter tout débordement supplémentaire. Les alentours du palais de justice bénéficiaient d'ailleurs hier soir d'un dispositif de sécurité exceptionnel.

Après dix jours d'audience à huis clos, les jurés ont donc suivi à une exception près les réquisitions de l'avocat général, en déclarant dix-neuf des vingt accusés coupables de « viols en réunion et complicité ». Près de quatre ans après la série d'agressions et de viols dont avait été victime Samia, 15 ans, dans le quartier de la Dalle à Argenteuil. C'est la reconnaissance officielle de son statut de victime, face aux nombreuses dénégations de ses violeurs, dont beaucoup étaient mineurs à l'époque. Ils ont presque tous reconnu leur participation aux faits mais ont toujours maintenu que Samia était consentante.

Les peines prononcées hier soir pour ce procès, qui fut l'un des premiers à rassembler autant d'accusés dans un dossier de « tournante », sont significatives. Cinq accusés condamnés à dix ans, un à douze ans et tous les autres entre cinq et neuf ans. L'avocat général, qui avait demandé que « le message passe », a été entendu.
Damien Delseny, Le Parisien, samedi 28 septembre 2002, page 15


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